mardi 12 août 2014

QUAND UN SOLDAT S’EN VA-T-EN GUERRE, IL A UN TAS DE CHANSON ET DES FLEURS SOUS SES PAS ; QUAND UN SOLDAT REVIENT DE GUERRE, IL A SIMPLEMENT EU DE LA CHANCE ET PUIS VOILA…


Après deux soirs consacrés à des masses symphoniques imposantes, passer à la soirée de Lieder est un repos bien mérité, en l’occurrence celui du soldat. Le programme que nous avait préparé Anna Prohaska ce soir du 30 juillet 2014, accompagnée par le pianiste Eric Schneider, portait en effet le titre de « Soldaten Lieder » et correspond en tout point au disque qu’ils ont récemment publié. Il est clair que la date de juillet 2014 pour présenter un tel programme est en lien avec les commémorations du centenaire du début de la première guerre mondiale, qui voit fleurir de multiples rééditions d’œuvres qui soit lui sont consacrées, soit ont été écrites ou composées à ce moment là. L’on peut évidemment penser au Journal d’une escouade, Le Feu de Henri Barbusse, à La main coupée de Blaise Cendrars, comme à tellement d’autres. Gallimard rassemble même un volume dans la collection Folio à « La Grande guerre des écrivains », d’Apollinaire à Zweig. La guerre objet d’histoire, de culture, de littérature et de musique : est-ce la rendre moins barbare, plus acceptable en somme dans une société qui s’est toujours montrée incapable de n’y pas recourir ?
Le rassemblement des mélodies choisies par Anna Prohaska couvre un spectre large de textes chantés en allemand, en anglais, en français ou en russe, il présente les échos de la guerre et de ses conséquences. L’ordre des textes ne doit rien au hasard, il est construit en quatre parties successives pour avancer dans les couleurs, les ambiances, entre prémonition et plainte, de la célébration héroïque de Goethe et Beethoven pour atteindre le chœur désolé du luth de Michael Cavendish. Vingt-cinq chants, qui sont autant de couleurs dans les aspects de la vie des soldats, sous l’épigraphe choisi par Anna Prohaska pour tout le programme : « Golden lads and girls all must, as chimney sweepers, come to dust ».
Prémonition, lorsque l’on ouvre le programme sur un chant populaire anonyme soulignant la présence de lourds nuages noirs : Es geht ein’ dunkle Wolk’ herein. Beethoven ensuite, dans le Lied sorti de Egmont, soulignait les bruits du tambour (Die Trommel gerühret), en pleines guerres napoléoniennes, dans un cri pour la liberté sur un texte de Goethe relatif à la terrible occupation des Pays-Bas par l’Espagne au 16ème siècle. Hans Eisler composait alors une poignante  ballade sur un texte anonyme, chant de guerre d’un enfant  voyant sa mère devenir soldat (Krigslied eines Kindes): « Meine Mutter wird Soldat, da zieht sie rote Hosen an mit roten Quasten dran, tara tschindra, meine Mutter wird Soldat ». Bien sûr la fin tragique d’un lit de mort à l’hôpital n’est pas évitée : « Dann kriegt sie gleich ein Schiessgewehr, da schiesst sie hin und her, dann kommt sie in den Schützengrab’n, da fressen sie die Rab’n, meine Mutter wird Soldat. Dann kommt sie ins Lazarett, da kommt sie ins Himmelbett, tara tschindra, meine Mutter wird Soldat ». N’y a-t-il pas là un peu de l’enfant de Marie dans le Wozzeck de Berg ? Hugo Wolf donnait ensuite Der Tambour et Der Soldat II, sur des poèmes d’Edouard Mörike et Joseph von Eichendorff, laissant à la mort le dernier mot : « Geschwind, Denn der Tod ist ein rascher Gesell ». 
Basculant en russe, Anna Prohaska se lançait dans La femme des soldats de Sergueï Rachmaninov, sur un poème d’Alexey Plechtcheïev, d’après Taras Chevtchenko, grand poète ukrainien du 19ème siècle, pour montrer les souffrances des femmes en tant de guerre, souffrances de toutes les guerres, d’avant comme du présent. Une composition de Thomas Traill, sur un texte de Hector McNeill, un soldat engagé dans l’armée suédoise en 1630 alors que faisait rage la Guerre de Trente Ans, cherchait à ramener à la maison le soldat engagé au loin (My Luve’s in Germanie). Sautant dans les champs de Flandres en réaction à l’invasion de la Belgique par les troupes allemandes en 1914, Charles Ives enchainait In Flanders Fields, sur un poème de John McCrae, donné à l'époque en première audition dans le hall feutré de l’Hôtel Waldorf à New York, 1, 2, 3 sur un très court texte du compositeur, « written as a joke, and sounds like one » : « Why doesn’t one, two, three, seem to appeal to a Yankee as much as one, two », puis, du même, Tom Sails Away. Cette première partie se terminait sur Fear no More the Heat o’ the Sun, de William Shakespeare, musique de Roger Quilter, dont est tirée l'épigraphe générale du programme.
Sehnsucht ensuite, ouvrant la deuxième partie sur trois chants martiaux de Bertold Brecht et Hans Eisler, tirés de ce que l’on a appelé depuis le Hollywood Songbook, Panzerschlacht (écrit en 1942), Die letzte Elegie et Heimkehr. « Du Färberssohn vom Lech, im Kluckerspiele/ Dich messend mit mir in verflossenen Jahren/ Wo bist du in dem Staub der Panzerbile/ Die nun das schöne Flandern niederfahren ? », pour finir sûr « Die Vaterstadt, wie empfängt sue mich wohl ?/ Vor mir kommen die Bomber. Tödliche/ Schwärme/ Melden euch meine Ruckkehr. Feuersbünste/ Geh’n dem Sohn voraus ». Des années après leur exile forcé en Californie, Hans Eisler rappelait la genèse des ces chants dans le printemps éternel de Hollywood, lieu idéal à la compositions d’élégies. Sarcasme, protestation, mélancolie profonde marquent ces trois chants, dont le deuxième contient un amère acte d’accusation contre le Département de la Défense. 
Michael Cavendisch et Wand’ring in this place, composé en 1598, présente la prière de l’aumônier du régiment saluant les corps des soldats tombés dans un no-man's-land. Venaient alors deux Lieder de Franz Schubert, Kriegers Ahnung, sur un poème de Ludwig Rellstab qui nous ramène aux guerres contre Napoléon et qui a été rassemblé dans le cycle composite titré Schwannengesang, et Ellens Gesang I, de Walter Scott, un Ave Maria tiré de la Dame du Lac. La conclusion sur un impressionnant Der Untergang, texte de Georg Trakl et musique de Wolfgang Rihm, était magistrale Anna Prohaska maîtrisant parfaitement son sujet, variant les couleurs, les langues et les tons, supérieurement accompagnée par Eric Schneider : « Unter Dornenbogen o mein Bruder/ klimmen wir blinde Zeiger gen/ Mitternacht ». Anna Prohaska voit en ce dernier Lied la complétion d’une unique entité avec les deux Lieder de Schubert qui le précèdent, les trouvant très expressionnistes, nous poussant à nos limites dans les noirceurs abyssales de la nuit de l'humanité.
En français, Anna Prohaska reprenait après l'entracte son récital avec Jeanne d’Arc au bûcher, de Franz Liszt et Alexandre Dumas. Revue à maintes reprises cette ballade trouvait sa forme finale en 1875 dans ce qui demeure l’une des scène dramatiques les plus puissantes de l’œuvre du compositeur. Elle a longtemps servi la France cette bergère que l’on mène au bûcher : « Au dernier combat qui s’avance, marcherais-je sans trébucher ? (…) Allez me chercher ma bannière ; sur ce symbole d’espérance Mon œil mourant veut s’attacher ». Le bûcher de 1431 à peine refroidit, Anna Prohaska nous entrainait avec vigueur dans les deux grenadiers de Robert Schumann et Heinrich Heine, lesquels rentraient de captivité en Russie vers la France après la longue retraite de 1812, pour apprendre finalement sur une citation de  la Marseillaise que la guerre et l’Empereur étaient perdus. C’est une ballade de large proportion, comme le jeune Schubert aimait à en composer et qui permet à l’interprète de développer un vrai parcours dramatique. Le retour du sergent, l’une des six chansons villageoises de Francis Poulenc et Maurice Frombeur, les pieds gonflés sifflant du nez, qui revoit tous ses copains morts qui sont pourris dans les guérets, donnait une touche d’humour à cette thématique. Parfaitement approchée par Anna Prohaska, la diction française exigée par Poulenc se doit d’être juste pour être comprise dans le rythme rapide qu’il lui impose, surtout que, composée en 1942, cette mélodie l’était pour un solide baryton verdien, du genre de Iago.
La quatrième partie offrait pour commencer Der Soldat de Robert Schumann, sur un texte d’Adalbert von Chamisso, d’après Hans Christian Andersen, composé en 1840. Qu’il est poignant ce texte qui sert de cortège funéraire à un soldat forcé de fusiller l’un de ses camarades pour désertion. Puis avec le lied tiré de Des Knaben Wunderhorn, Wo die schönen Trompeten blasen, de Gustav Mahler, Anna Prohaska habille de fausse insouciance la dure réalité de la guerre. « Ich ziehe in Krieg auf Grüner Heid/ Die Grüne Heide, die ist so weit./ Allwo dort die schönen Trompeten blasen, /Da ist mein Haus, von grünem Rasen ». C’est une scène d’hallucination nocturne, une rencontre entre une jeune femme et le fantôme de son soldat bienaimé, qui préfigure Kipling et Housman. Enfin, terminant sur la jonction bien surprenante dans l’histoire féroce de l’Europe de forces germano-américaines, c’est par deux mélodies de Kurt Weill, sur des textes de Walt Whitman, que se termine ce programme magnifique présenté par deux artistes en pleine possession de leurs moyens. Ces deux derniers textes ont été composés en 1942 pour un recueil qui soutenait l’engagement des Etats Unis dans la guerre européenne, dans ce qui était présenté comme un combat pour la liberté. « Beat ! beat ! drums », mais surtout le poème Dirge for two Veterans, qui donnait au terme de ce programme la solennité du devoir accompli dans la cérémonie d’enterrement commune du père et du fils morts ensemble au front. Il n’y a vraiment nulle gloire mais bien tragédie dans la guerre :
O strong dead-march you please me !
O moon immense with your silvery face you soothe me !
O my soldiers twain ! O my veterans passing to burial !
What I have I also give you.

The moon gives you light,
And the bugles and the drums gives you music,
And my heart, O my soldier, my veterans,
My heart gives you love.

1er août 2014.

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